la chanteuse de ghetto etait elle une pute allemande

11 Janvier 2011

La chanteuse du ghetto était-elle «une pute allemande»?

Née en 1957, Agata Tuszynska a publié une biographie d’Isaac Bashevis Singer ainsi qu’un essai personnel sur l’histoire des juifs de Pologne, « Une histoire familiale de la peur ». (© DR)

Accompagnée par «le pianiste» à qui Roman Polanski a consacré un film, Wiera Gran, la chanteuse du ghetto de Varsovie, fut soupçonnée d’avoir collaboré. A tort?

Varsovie, 1941. Dans le ghetto, une voix qui chante. C’est au Café Sztuka, l’endroit à la mode, où l’on aime à se rassembler pour se souvenir d’un passé plus heureux et rêver d’un avenir moins sombre. En vedette, la chanteuse Wiera Gran (de son vrai nom Grynberg, elle était probablement née en Russie en 1916). Wladyslaw Szpilman (il deviendra plus tard le héros du « Pianiste », de Roman Polanski) l’accompagne au clavier, composant pour elle ses mélodies les plus belles, à commencer par « Son premier bal », le tube du ghetto dont le titre sonne aujourd’hui si atrocement à nos oreilles. Wiera et Szpilman vont survivre. Mais, au lendemain de la guerre, il l’efface purement et simplement du récit qu’il donnera de sa vie. Et on cherchera en vain sa silhouette dans le film de Polanski.

Que s’est-il passé ? Comment la Marlene Dietrich du ghetto, dont les habitués du Café Sztuka s’étaient enamourés, a-t-elle pu sortir, se cacher, survivre ? A-t-elle collaboré ? Couché avec les Allemands ? C’est ce dont elle s’est retrouvée accusée, dès la fin de la guerre. Elle subit des interrogatoires, passe quinze jours en prison. Lavée de ces soupçons, elle sera cependant poursuivie jusqu’à la fin de ses jours par ces accusations. Au point de finir à Paris, enfermée dans un appartement dont elle sort à peine, et où, sur le mur d’un couloir, elle écrit à l’encre rouge: « Au secours ! ! La clique de Szpilman et Polanski veut me tuer ! A L’AIDE ! ! ! »

C’est qu’elle tient le succès des Mémoires, adaptées par le cinéaste, de celui qui fut son accompagnateur au piano – Mémoires où elle n’apparaît donc pas – pour un déni de sa propre existence. Szpilman, considéré aujourd’hui comme un héros de la guerre (il est mort en juillet 2000), a-t-il tout fait, comme elle le croyait, pour l’empêcher de trouver du travail après la guerre, colportant les pires rumeurs à son sujet ? Pourquoi ne cite-t-il pas une fois le nom de Wiera dans son livre ? Rivalité professionnelle ? Déception amoureuse, peut-être ? Et fut-il, lui-même, un héros ou un salaud ? Wiera, à cet égard, ne mâchait pas ses mots (mais ceux-ci ne s’apparentaient-ils pas souvent à un délire ?): « Il était en face, juste devant moi, je le voyais distinctement. Szpilman, avec sa casquette de policier. Szpilman en personne, le pianiste. Je ne peux pas oublier cela. Il traînait les femmes par les cheveux. »

On a compris que le livre dont on parle va faire scandale. Bouleverser aussi. Car, au-delà de cette vérité historique dont Agata Tuszynska montre bien, dans ce magnifique récit, qu’elle ne survit jamais au temps lui-même, c’est Wiera, sa voix, sa croix, que cette grande intellectuelle polonaise donne à aimer, dans sa mauvaise foi, ses mensonges, sa folie même. Vie tragique d’une femme dont le cinéma fera peut-être un jour à son tour une héroïne, et qui s’est battue pendant plus de soixante ans pour dire son innocence, reconstituant un petit ghetto de Varsovie dans l’appartement parisien où, comme un animal enragé, elle a vécu terrée, paniquée, jusqu’à sa mort, en 2007. Emportée par la vieillesse, la lassitude et la rumeur qui avait fini par faire partie de l’air qu’elle respirait, et dont Agata Tuszynska raconte dans l’entretien qu’on va lire comment elle l’a détruite.

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Le Nouvel Observateur.Comment avez-vous découvert l’existence de Wiera Gran ?

Agata Tuszynska. – C’était à Paris, dans les années 1990. J’avais entendu parler dans un salon polonais d’une certaine chanteuse qui avait collaboré avec les Allemands. Le premier mot, à son sujet, c’était « collabo » plutôt que « chanteuse », ou les deux inséparablement liés. Je me suis dit que c’était peut-être un sujet pour moi. Quand je l’ai appelée, elle a pris l’écouteur et elle n’a rien dit. J’entendais juste son souffle. Je me suis présentée. Et j’ai compris alors qu’elle voulait me parler à tout prix, parce qu’elle était très solitaire et que personne n’avait encore écouté son histoire. Mais, en même temps, elle ne voulait pas me recevoir chez elle. Elle avait peur que des gens viennent, lui prennent tout. Elle disait « eux ». Elle était terrorisée par « eux ». On a parlé longtemps au téléphone. Mais ça n’avançait pas. Donc je lui ai proposé de la rencontrer devant chez elle, sur le paillasson. Elle a ri, et elle a accepté. On a passé plusieurs semaines à parler ainsi, devant sa porte. Un jour, elle m’a laissée rentrer chez elle. Il faisait très noir à l’intérieur. Un amoncellement de papiers partout. On était dans une cachette du ghetto de Varsovie.

Wiera GranN. O.Quel rôle a-t-elle joué dans le ghetto ?

A. Tuszynska. Elle chantait. C’est elle qui faisait venir les gens au Café Sztuka. Ce n’était pas Szpilman, le pianiste, même si c’est ce qu’il a raconté par la suite. Wiera était adulée. Elle était belle, elle était propre. Dans les rues, elle se démarquait. Comme Catherine Deneuve aujourd’hui qui se promènerait dans Paris, ou Madonna. On ne voyait qu’elle.

N. O.Comment se fait-il qu’elle ait été, selon vous, autant harcelée ?

A. Tuszynska. – La rumeur l’a en effet poursuivie partout. Comment ? Il n’y avait pas internet à l’époque. Quand elle quitte la Pologne en 1950, et part s’installer en Israël, elle y retrouve bon nombre de survivants, qui continuaient de colporter tous ces bruits dans son sillage. Elle avait été pourtant innocentée à Varsovie, mais à Paris, à Tel-Aviv, à Caracas, on continuait de l’appeler « la pute allemande ». Pourquoi est-elle devenue un bouc émissaire ? Peut-être parce qu’elle était une femme. Il est plus facile de jeter des pierres sur une femme que sur un homme.

N. O. Quel a été l’écho du livre en Pologne ?

A. Tuszynska. Il est sorti le 5 octobre. C’est un énorme succès. Beaucoup de presse. Certains adorent le livre. Les juifs pensent que ce n’est pas très bien pour eux. La famille de Szpilman est très hostile.

N. O.Szpilman, selon vous, n’a pas été un héros ?

A. Tuszynska. Non, il n’a pas été un héros pur. Les héros n’existent pas. La vie n’est pas noire ou blanche. C’est plutôt gris.

N. O.Vous pensez que Szpilman a pu martyriser des juifs comme le dit Wiera dans votre livre ?

A. Tuszynska. Ce n’est pas impossible. Mais je n’ai aucune preuve. Aucun document ne le confirme. J’ai appelé le fils de Szpilman qui m’attaque aujourd’hui. Je l’ai appelé il y a trois ans, avant d’écrire le livre. Il m’a dit qu’il allait ruiner ma carrière si je continuais. C’était impossible de parler avec lui.

N. O.Szpilman a peut-être voulu effacer Wiera de ses Mémoires pour avoir la lumière sur lui seul ?

A. Tuszynska. Est-ce qu’un héros agit de la sorte ?

N. O.Et Polanski, vous avez eu des contacts avec lui ?

A. Tuszynska. Je lui ai envoyé une lettre. Il m’a répondu qu’il n’avait rien à dire sur ce sujet. Je pense que je sais pourquoi. Parce qu’il a fondé son film sur le livre de Szpilman et, dans le livre de Szpilman, Wiera n’existe pas. J’aime beaucoup son film. Mais quand je l’ai regardé avec Wiera, j’ai eu mal au cœur. La scène au café, avec le pianiste. Wiera avait disparu. Ils ont passé un an et demi ensemble, dans le ghetto. Elle cherchait son image, elle ne se voyait pas.

Propos recueillis par Didier Jacob

http://bibliobs.nouvelobs.com/documents/20110104.OBS5655/la-chanteuse-du-ghetto-etait-elle-une-pute-allemande.html