Agata Tuszyńska parle de son livre L’Accusée : Wiera Gran

J’ai d’abord entendu parler de la collabo. C’était à Paris, dans les années 1980, au cours d’une conversation dans un café. Je ne connaissais pas le nom Wiera Gran en Pologne, elle était pourtant une artiste populaire. Je n’étais jamais tombée sur ses chansons, chez nous à la maison, nous n’avions pas son disque édité par Muza en 1965. J’ai su tout de suite que c’était un sujet pour moi, mais je n’ai pas pris la décision d’écrire à ce moment-là.

Une quinzaine d’années plus tard, j’ai décidé de chercher Wiera Gran. Je voulais connaître l’histoire de cette femme autour de qui un vrai enfer s’est déchaîné, l’histoire d’une chanteuse qui fut anéantie pour la vie par ces accusations. J’étais curieuse de connaître ce personnage, son récit du passé. Les gens à qui je posais des questions sur Wiera parlaient souvent d’elle avec mépris et défiance ou alors avec pitié, mais ni les uns ni les autres n’arrivaient à faire des reproches concrets. Autour d’elle régnait une atmosphère délétère nourrie de rumeurs. On m’a mise en garde, on m’a dit que cette affaire n’était pas claire. Ce qui m’a évidemment d’autant plus incitée à chercher des réponses, à savoir pourquoi l’histoire du ghetto de Varsovie, des dizaines d’années plus tard, est toujours aussi vivante.

J’ai cru que parler avec Wiera me permettrait d’approcher cette réalité-là, de comprendre sa personnalité, ses interactions et ses implications. Que je trouverai peut-être des preuves de sa « culpabilité » ou de son « innocence ». J’ai également tenté se savoir pourquoi il avait été si facile de salir Wiera Gran. Malgré le verdict du Comité central des Juifs de Pologne qui l’a déclarée non coupable, la traque a continué, d’abord en Pologne puis à l’étranger. Un quart, puis un demi-siècle après la guerre.

Je n’ai pas réussi à résoudre cette énigme, même si j’ai l’impression d’avoir tout fait ce qui était en mon pouvoir – analyser les documents dans les archives polonaises et étrangères, interroger les témoins des faits. L’« enquête » que j’ai faite cinquante ans après les faits ne m’a conduite à aucune conclusion claire. Dans mon livre, j’étudie les indices, j’entrevois les possibilités, je présente les soupçons. Je ne me permets pas de juger. Que cela se fasse dans la conscience des lecteurs. Je ne me sens pas capable de juger qui que ce soit.

Pourquoi est-ce arrivé ? Peut-être parce que Wiera a osé être une vedette dans le ghetto. Belle, pure, étincelante sur scène, alors que d’autres souffraient de la faim, de maladies et finissaient par mourir dans la rue. Peut-être ses manières de star n’étaient pas faciles à supporter, peut-être – comme quelqu’un me l’a dit – était-elle hautaine et provoquait ainsi les ragots. Mais peut-être aussi qu’elle a été accusée par ceux qui avaient quelque chose à se reprocher et qui voulaient en l’accusant faire peser le poids de leur faute sur elle.

Władysław Szpilman n’est pas le héros de mon livre. Je veux le souligner clairement. Ce qui est troublant, c’est le fait que dans ses mémoires de guerre publiées juste après la libération, connues plus tard sous le titre Le Pianiste, Szpilman ne mentionne pas une seule fois le nom de Wiera Gran. Et pourtant ils ont passé presque un an et demi ensemble à jouer au café Sztuka rue Leszno dans le ghetto. Wiera dit qu’elle l’a aidé à trouver ce travail. Ils ont vécu côte à côte une des périodes les plus difficiles de leur vie, sous le même toit, les concerts, les répétitions. Il aurait été naturel de trouver ne serait-ce qu’une mention, voire un paragraphe à son sujet. Szpilman a écrit dans le ghetto un des succès de Wiera, Son premier bal, il en parle dans son livre sans citer le nom de sa première interprète. Pourquoi ? Que s’est-il passé entre eux deux pour que le pianiste décide de la rayer totalement de ses mémoires ?

C’est de la bouche de Szpilman que Wiera Gran apprit pour la première fois sa soi-disant collaboration avec la gestapo. C’est lui qui prononça cette phrase qui résonna comme un écho jusqu’à la fin de ses jours. Même si Szpilman ne l’accuse pas dans ses dépostions lors du procès. Mais en même temps, c’est aussi au procès que fut rappelée la rumeur de sa collaboration, qui fut la raison pour laquelle il refusa de l’engager à la Radio Polonaise.

Leur relation resta pour le moins bizarre jusqu’à la fin de leur vie. Je regrette de n’avoir pas pu en parler avec lui ; il est mort alors que je commençais à travailler sur mon livre. Wiera en revanche m’a tout suite parlé de lui, il occupait ses pensées, torturait ses souvenirs. C’est ce que j’ai conclu de ce qu’elle m’a dit. Elle disait également qu’elle l’avait vu avec une casquette de policier juif et qu’elle n’oublierait jamais ses mains délicates de pianiste en train de donner des coups. Elle disait avoir été témoin de cette scène.

Je l’ai enregistré, mais je n’en suis pas responsable.

Le passé a brisée Wiera, mais ne lui a pas enlevé sa mémoire. Évidemment, j’ai vérifié tout ce qu’elle m’a dit. Je l’ai replacé dans son contexte. Cela ne veut pas dire que je ne me permets pas de citer ses opinions, mais si je le fais, c’est toujours en confrontation avec des déclarations d’autres témoins ou des archives. Le film de Polański a renforcé la rancœur qu’elle éprouvait pour Szpilman. Dans l’histoire que le monde a pu voir du « pianiste » durant la guerre, le personnage de Gran n’apparaît absolument pas, comme si elle n’avait existé ni dans le ghetto ni au Sztuka. Et comme si cela ne suffisait pas d’avoir été blessée par des accusations infondées pour collaboration avec les Allemands, elle fut de façon symbolique coupée de du destin de guerre. Elle n’existait plus.

Est ce qu’elle était innocente ? C’est le verdict officiel et je l’approuve, même si beaucoup de gens ont continué à colporter la rumeur destructrice dans différents pays jusqu’à la fin de la vie de Gran. Je n’ai trouvé aucun document ou aucun récit pour l’accabler. Elle chantait pour vivre ; il y eu une représentation pour les fonctionnaires de la police juive du ghetto que tout le monde détestait, mais un refus pouvait être dangereux. Wiera voulait vivre. Et c’était là sa faute. Il n’y a pas de preuves non plus, et pourtant on le lui a reproché, qu’elle ait dénoncé des Juifs du côté aryen. On n’a jamais trouvé la soi-disant condamnation à mort prononcée par la résistance, on n’a pas trouvé un seul témoin de cette histoire qui a longtemps fait sensation qui racontait « sa sortie en fiacre avec des gestapistes en plein jour habillée de façon provocante ». Elle a passé toute sa vie après la guerre à prouver son innocence.

Elle était guidée par un énorme sentiment d’injustice et d’impuissance. En 1980 elle publia à compte d’auteur son autobiographie. Elle l’intitula Les Messagers de la calomnie, ce qui en dit long sur son état d’esprit d’alors. Avant cela, elle réussit à vivre d’autres choses. Elle donna des concerts, voyagea partout dans le monde, elle vendit des articles de mode parisienne en Scandinavie. La plus grosse catastrophe pour elle furent ses deux séjours en Israël, le premier en 1950, totalement incompréhensible, car elle abandonna tout et tout le monde, y compris son mari, et le second en 1971 où ses concerts furent menacés de boycott.

Quand elle sentit le besoin de quitter la Pologne, de tous les endroits du monde elle choisit Israël. Là-bas, elle pensait être accueillie à bras ouverts et ce ne fut pas le cas. Elle entendit dire que les gens ne viendraient pas écouter la « pute de la gestapo ». La rancœur à son égard est encore présente là-bas aujourd’hui. Stefania Grodzieńska, l’amie de Wiera du temps du ghetto, avec qui j’ai eu l’occasion de discuter, a souvent tenté de la convaincre de claquer la porte du passé, d’arrêter de lutter, d’oublier Israël. Mais Wiera n’y arrivait pas. Elle considérait comme un devoir de continuer à se « laver les mains ».

Stefania Grodzieńska, l’amie de Wiera du temps du ghetto, avec qui j’ai eu l’occasion de discuter, a souvent tenté de la convaincre de claquer la porte du passé, d’arrêter de lutter, d’oublier Israël. Mais Wiera n’y arrivait pas. Elle considérait comme un devoir de continuer à se « laver les mains ».

Dans cette folie, il y avait de la méthode… J’étais fatiguée après quelques heures de visite chez elle, mais dès le seuil de sa porte franchi je pensais revenir. Je ne pouvais pas me libérer d’elle. Elle m’attirait dans son monde, dans le monde du ghetto et de ses relents d’après-guerre. C’était une sensation hypnotique. Il m’est arrivé de me soumettre à ses suggestions, d’entrer sur le terrain dangereux de la maladie, mais j’ai l’impression que j’ai réussi à y trouver une vérité. J’ai « aidé » ses souvenirs en les confrontant avec tout ce qui était disponible en dehors de ce bunker qu’était l’appartement parisien de Wiera où elle interdisait d’allumer la lumière, où les esprits du passé et les forces du mal s’en donnaient à cœur-joie. Sa folie était le fruit de son destin et d’une accusation fallacieuse. Issue de la guerre, elle traîne derrière elle l’ombre du ghetto qui est un de mes sujets de prédilection.

Elle ne faisait confiance à personne. Elle pouvait être terrible, même avec ceux qui l’avaient aidée. Il lui arrivait d’être détestable, capricieuse, méchante mais elle a toujours réussi à m’attendrir.

J’essaye de comprendre les complexités de l’histoire. Je me demande pourquoi une actrice servant des officiers allemands dans un café serait mieux considérée qu’une autre qui jouait des pièces polonaises dans un théâtre sous direction allemande ? Le code moral de la résistance interdisait d’aller au théâtre mais je sais que la nostalgie pour la langue polonaise était très forte. Aller au cinéma procurait un plaisir immense. Je n’excuse pas les acteurs qui ont collaboré au détriment des Polonais mais pour beaucoup d’autres je m’efforce d’avoir de la compréhension. Personne ne peut vraiment savoir comment il se serait comporté à l’époque.

« Les tribunaux créés après la guerre me font mal », j’ écris. La « lustration juive », ce retour sur le passé, me fais honte. Cela fait partie des choses les plus difficiles à comprendre ; les plus poignantes. Les Juifs miraculeusement rescapés de l’Holocauste luttant les uns contre les autres pour le prix de la survie, nettoyant leurs rangs de traîtres présumés ou avérés, continuant à régler leurs sales comptes.

Ce serait bien d’avoir des preuves des fautes et des crimes. C’est une question de jugement qui est quelque peu variable avec le temps. Par exemple, Chaim Rumkowski chef du Judenrat du ghetto de Łódź et qu’on appelait le roi du ghetto, est-il un traître ou un héros ? D’après moi, c’est un personnage tragique ; comme d’autres, confrontés à des choix moraux pendant l’holocauste. Les policiers juifs, faut-il tous les blâmer ? Ils sont entrés dans ce service d’ordre pour des raisons différentes, même pour du pain. On ne savait pas ce qui allait arriver. Calel Perechodnik, policier juif de Otwock, a fait monter sa famille dans les wagons alors qu’il pensait que son poste dans la police allait garantir leur survie.

Je pense que Wera ne possédait pas son propre orphelinat car avec les centaines de lois qui régissaient le ghetto, les remarques n’auraient pas manqué. En revanche, il existe des documents qui attestent des dons d’argent qu’elle fit après des concerts caritatifs. Plusieurs témoins l’ont confirmé, comme Marek Edelman qui parlait d’elle à la fin de sa vie comme une « vedette charitable » du ghetto.

Dans le ghetto, la vie continuait, aussi invraisemblable que cela puisse paraître. Il y avait des coiffeurs, des clubs, des théâtres. Des cafés, des revues et des chansons. Inimaginable ? Amoral ? Je ne sais pas. Peut-être pas. La musique, comme le rappellent les témoins, offrait aux habitants du ghetto d’inestimables instants d’émotion, de sourire, d’oubli. C’est ce que Wiera offrait, comme elle le pouvait, en chantant.

« Vous n’avez pas de conscience, pas de cœur, vous, les écrivachiers. (…) Par le rectum. Jusqu’à l’âme. Abjects. », se plaint l’ancienne chanteuse. Méfiante comme un animal sauvage, ou plutôt un animal traqué, redevenu sauvage. Elle ne veut pas ouvrir, elle ne veut pas parler, elle dit n’importe quoi. Le verrou s’ouvrira au bout d’un certain temps, les conversations ont lieu d’abord dans la cage d’escalier. Puis, pas à pas, elle se laisse apprivoiser. Wiera Gran se laisse apprivoiser très lentement. Puis s’accoutumer peu à peu à son refuge spirituel dans lequel tout fait peur – la poussière, les tonnes de paperasse, les tas de vieilles photos - des photographies d’une femme jeune et belle, qui toute sa vie a lutté pour se réhabiliter.

Ce ne sera pas une histoire jolie et sympathique – semble dire la narratrice – bienvenus dans le monde de Wiera Gran, un monde de folie, de mauvaises langues, d’événements troubles. Le passé de Gran est aussi sombre que son appartement de Chardon-Lagache.

Je demande ce qui s’est réellement passé, a l’intention de faire ressurgir les souvenirs chez Gran, de se glisser dans les souliers de cette ancienne étoile, d’interroger les témoins de l’époque – Marcel Reich-Ranicki ou Stefania Grodzieńska, entre autres. L’auteure déterre les archives polonaises et étrangères à la recherche de preuves. Elle nous présente la riche documentation du procès de Gran, cite les dépositions des témoins. Ce qui est frappant, c’est de voir avec quelle futilité la plupart d’entre eux peuvent proférer des calomnies qui ne sont en fait que de vagues rumeurs.

L’enquête solide n’apporte pas de réponse claire. Cependant, sur plus de 400 pages, nous est offert à la fois un témoignage bouleversant sur la guerre, un thriller moral et un roman psychologico-social.

L’Accusée : Wiera Gran est un regard poignant sur l’exclusion. « Je n’ai pas peur de la solitude. La seule chose qui me terrifie, c’est l’autre ».

Sa biographie est également un livre sur la force des mots capables non seulement de donner la vie mais aussi de l’ôter. Gran meurt d’une mort civile suite à des rumeurs répétées et irréfléchies qui ont empoisonné toute son existence. C’est un livre qui montre comme il est facile, installé dans une perspective historique rassurante, d’évaluer la bravoure des témoins ou de les juger quand elle leur fait défaut. Wiera est le symbole de ceux, une majorité en fait, qui n’ont pas réussi à être des héros. « Je vis, donc je suis coupable », écrivait Elie Wiesel, rescapé d’Auschwitz. C’est sur le même ton que Primo Levi affirmait que chaque survivant « se sent accusé et jugé, forcé de se défendre et de se justifier » - tant face à sa conscience que face aux reproches des autres. Wiera est coupable, car elle a survécu ; de plus son destin dans le ghetto ne fut pas aussi tragique que celui de beaucoup d’autres. Cela sautait aux yeux et c’était suffisant pour que de la jalousie germe l’infâme calomnie. Gran fut un bouc émissaire classique. Et sa nature joua également un rôle, car non seulement Wiera n’était pas une héroïne, mais – malgré sa beauté extérieure – elle n’était pas une belle personne.

Elle devint en définitive une héroïne digne de Shakespeare. Il lui serait tellement plus facile de vivre si elle n’était qu’un personnage de fiction.

Elle chantait, il l’accompagnait au piano – tout cela se passait derrière les murs du ghetto. Ils ont tous les deux survécu. Mais après la guerre, alors que Władysław Szpilman était une personne influente à la Radio Polonaise, il refusa de donner du travail à Wiera Gran, invoquant des rumeurs sur sa collaboration avec les Allemands. Malgré les nombreux procès qui lavèrent Wiera de tout soupçon, elle n’est jamais parvenue à se défaire de ce stigmate. Pour sa défense, elle accusa Szpilman d’avoir collaboré avec la police juive. En 1998 il publia ses mémoires où le personnage de Wiera Gran n’apparaît pas du tout.

Mais ce n’est pas un livre sur Władysław Szpilman. C’est un livre sur Wiera Gran. Je voulais entendre sa version des faits, son histoire, parce pendant de longues années elle n’arrivait pas à se dépêtrer elle-même de ce qu’elle avait à raconter. C’est la seule raison pour laquelle je cite ce souvenir particulier où elle dit avoir – soi-disant – vu Szpilman dans le ghetto, et ensuite alors que sa maladie se développait, les projections où Szpilman est devenu le mal incarné. C’est un destin humain tragique. C’est un personnage tragique.

Władysław Szpilman fut pendant plus d’un an le témoin de ce destin. Ils jouaient au même endroit, le café Sztuka au 2 rue Leszno dans le ghetto juif. Après la guerre il l’a rayée de ses souvenirs. Elle n’existe pas. Peut-être ai-je tort de trouver cela mystérieux. Dans le livre, je tente de me l’expliquer à moi-même.

Je pense que les problèmes que j’évoque sont bien plus importants. J’évalue le prix des choix faits en temps de guerre, leur frontière morale et finalement l’impuissance face à l’histoire. Ce livre n’est pas la vengeance de Wiera Gran outre-tombe ; mais j’essaye plutôt de montrer comment des accusations peu claires ont détruit la vie d’une jeune chanteuse, d’une étoile du ghetto de Varsovie. C’est aussi un récit sur la force destructrice des mots.

Je n’arrive pas à m’imaginer de personnage plus compliqué, plus difficile que Wiera. Elle a vécu seule jusqu’à la fin de sa vie, qu’elle a passée à essayer de se laver de ces accusations. Elle a beaucoup souffert également du fait qu’elle n’arrivait pas à se libérer de son passé. Laisser la guerre derrière elle. Pardonner.

 J’étais d’abord témoin. J’ai longtemps écouté Wiera. D’un côté elle n’avait pas confiance, n’avait pas envie, même, et d’un autre côté, elle avait un grand besoin de parler, jusqu’à être fatigante avec son histoire. C’est seulement ensuite qu’on passe à la vérification, à la confrontation avec les documents, les faits, la recherche et l’interrogatoire des témoins, le recueil d’informations éparpillées de par le monde. L’enquête, « le travail de détective » est ce que je trouve le plus intéressant. L’écriture exige la plus grande concentration et la plus grande discipline. Et je me suis souvent retournée vers Wiera pour confronter les récits divergents et relier les différentes trames. Dans son cas, l’action se situe principalement dans le ghetto de Varsovie, c’est là que la tragédie a commencé. J’ai voulu déplier la carte de cet endroit. J’ai encore eu la chance de pouvoir discuter avec quelques témoins comme Marcel Reich-Ranicki, Stefania Grodzieńska qui n’aura pas eu le temps de voir le livre sortir.

Mais aussi une grande leçon sur le thème de la mémoire. C’est peut-être d’ailleurs l’héroïne principale de ce livre : la MÉMOIRE. La façon dont elle fonctionne en nous et pour nous, à quoi elle sert, les blessures qu’elle laisse, comment elle change de couleurs, comme elle passe. L’aide ou le malaise qu’elle apporte. Le souvenir faisait mal à Wiera.

Je pense que la folie n’exerçait pas complètement son pouvoir sur elle. Elle « jouait » un peu la folle, même si elle vivait sans aucun doute un cauchemar, qu’elle avait peur, qu’elle entendait des voix. Elle avait tout de même des périodes de calme relatif et ses paroles pouvaient blesser à ce moment-là. Quand elle parlait du passé, du ghetto, de sa mère, elle avait totalement les pieds sur terre. Il m’est difficile de décrire cette intuition, mais je suis persuadée que tout n’était pas une manifestation de son esprit malade.

J’ai un faible pour les vieilles personnes et j’ai l’impression qu’ils le sentent. Je suis curieuse de leur passé, de leur expérience, d’un monde qui me reste inaccessible. Wiera cherchait du réconfort, quelqu’un à qui parler, quelqu’un avec qui elle pourrait se sentir, ne serait-ce qu’un instant, en sécurité. Elle n’était pas toujours loyale. Il lui arrivait de dire des choses terribles sur les gens qui l’avaient aidée. Je m’imagine qu’elle a aussi pu dire du mal de moi. Elle était comme ça. Parfois, dans sa méchanceté et son égotisme elle était insupportable. Plusieurs fois j’ai eu envie de la laisser et de ne plus jamais revenir. Souvent elle se reprenait : « Wiera s’esscuse, Wiera s’esscuse », disait-elle et tout recommençait comme avant. Elle savait mener la danse. J’avais de l’estime pour son intelligence et son sens de l’humour, comme pour son autodérision. Elle savait qu’elle était insupportable et le reconnaissait avec une sincérité désarmante.

 

- Avant tout – ce que nous savons sur nous-mêmes est trompeur. Que nous ne pouvons être sûrs de rien tant que nous ne sommes pas mis en présence de circonstances concrètes. Aujourd’hui aussi, nous nous arrangeons d’une certaine manière avec l’histoire, c’est aussi une « collaboration », aujourd’hui bien plus aisée et douce. Ces circonstances extrêmes ne sont pas le fait de notre génération. C’est en cela que notre connaissance est fragile. J’essaye d’en faire l’expérience en me glissant dans des destins qui me sont étrangers. Tenir la main de personnes qui ont vécu l’enfer, c’est une leçon d’humilité.

Elle voulait que le monde connaisse enfin son histoire. Et peu importe comment il la juge, il serait à même d’entendre sa voix, la voix d’une vie brisée. J’ai rendu ceci possible. J’ai essayé de garder l’esprit critique. C’était une personne importante pour moi et ma rencontre avec elle le fut aussi. Je suis contente que le livre sorte presque au moment du troisième anniversaire de la mort de Wiera Gran. Elle est morte le 19 novembre 2007. Je suis extrêmement curieuse de savoir ce que le livre pourra raconter aux autres. Il devrait être douloureux et désagréable pour le lecteur. J’aimerais qu’il le taraude de questions. Que ce soit une lecture épineuse, purgative.

On lui avait préparé une mort civile. Je montre une personne qui est atteinte de la manie de la persécution mais qui est cependant déterminée à lutter jusqu’au bout.

Wiera Gran avait fait avant-guerre une carrière digne d’un conte de fées, une Cendrillon devenue reine de la scène. Mademoiselle Grynberg grandit à Wołomin, elle réussit à partir pour Varsovie pour entrer à l’école de danse...

« Dans la Varsovie d’avant-guerre, une Juive ne pouvait pas être une vedette, je ne me faisais pas d’illusion », écrivait elle-même Wiera. Et pourtant elle devint une vedette, de grande classe, de grand standing : elle chantait, donnait des concerts, enregistrait des disques, tournait des réclames, elle gagnait plusieurs centaines de zlotys par jour. Elle roulait dans Varsovie dans une Buick huit cylindres. La guerre l’a surprise dans son appartement varsovien de la rue Hoża, élégamment meublé et décoré.

Les accusations contre elle n’ont jamais été prouvées, et les tribunaux successifs ont prononcé des verdicts la disculpant. Non, je ne me suis pas décidée à enlever Szpilman de son destin, comme il l’a fait dans ses mémoires de pianiste. Wiera Gran s’exprime à son sujet en des termes peu flatteurs, extrêmes, brutaux. Devais-je les modifier ? Je n’étais pas là. Je ne suis pas responsable de ce qui s’est passé entre eux. Je le répète, je voulais qu’elle puisse s’exprimer.

Personne n’a jamais apporté la moindre preuve convaincante que Gran, telle Lady Macbeth, ait du sang sur les mains. Elle §fut assignée devant les tribunaux pour trahison à la faveur de suspicions, d’indices et de témoignages isolés. Peut-être dictés par la jalousie, parce qu’elle était belle, talentueuse, célèbre et inaccessible. Officiellement, devant le tribunal, la diva fut innocentée, officieusement pourtant on ne lui a jamais pardonné. Elle fut stigmatisée instantanément, juste après les faits présumés qu’on lui reprochait, c’est-à-dire après les concerts que la chanteuse donnait dans le ghetto de Varsovie, d’où elle s’enfuit en juillet 1942. Elle fut épargnée et continua à chanter, mais une sale odeur lui colla à la peau pour toujours, l’empêchant de devenir la Piaf polono-juive, malgré cette voix fantastique (un alto très bas) et un charme authentique qui l’y prédisposaient. Même transformée en Vera, elle restait Weronika Grynberg. Celle qui fréquentait la police juive...

Longtemps elle se défendit contre les ragots.

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