Guy Duplat lalibre.be

1 Janvier 2011

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Guy Duplat

Wiera Gran, diva du ghetto. Et gestapiste?

La guerre en vedette à la rentrée littéraire avec Alexandre Jardin réglant ses comptes avec sa famille. Et l’histoire très troublante de Wiera Gran, vedette du ghetto de Varsovie, poursuivie toute sa vie par la calomnie.

Entretien

Un des points forts de cette rentrée littéraire est le retour sur les épisodes les plus noirs de la seconde guerre mondiale. Alexandre Jardin quitte ses romans joyeux pour régler ses comptes avec son grand-père, Jean Jardin, alias "Le Nain jaune", qui fut directeur de cabinet de Pierre Laval pendant la rafle du Vel d’Hiv qui envoya 13 000 juifs à la mort, dont 4 000 enfants. Un travail de réappropriation du passé, de psychanalyse familiale, coupant comme une lame, sans pitié, qui fustige ceux qui n’ont rien fait devant l’horreur et qui, ensuite, entourés par "Des gens très bien" (le titre du livre édité chez Grasset et dont la sortie et prévue mercredi) n’ont eu de cesse d’oublier ou de justifier l’injustifiable. Alexandre Jardin casse violemment l’image idyllique que pouvaient donner son grand-père et son père (Pascal Jardin). Il veut assumer la "faute" majeure de sa famille dans la déportation des juifs français.

Un autre livre (sortie le 12 janvier) aborde la même époque. Chacun se souvient de Wladyslaw Szpilman, le célèbre "Pianiste", héros du film de Roman Polanski, qui joua pendant les heures les plus noires du ghetto de Varsovie, parvint à s’en extirper à temps et à survivre à l’Holocauste. Mais le film (et le livre) oubliait la vraie star du ghetto, la chanteuse juive polonaise, Wiera Gran (1916-2007), que Szpilman accompagna pendant plus d’un an au cabaret le "Sztuka", dans le "Broadway juif". Elle était belle, jeune, douée, voulait vivre. Elle aussi, fut "exfiltrée" à temps grâce à son mari juif, caché sous un nom d’emprunt, et survécut à la guerre. Mais ce fut pour subir un nouveau martyre après celui du ghetto. Quand elle voulut travailler à la radio polonaise, Szpilman s’y opposa, laissant entendre qu’elle aurait eu un passé trouble, collabo, voire qu’elle fut une "gestapiste". Dans ses mémoires, le Pianiste ne dit pas un mot de Wiera Gran. Et toute sa vie, celle-ci souffrit de ces rumeurs calomnieuses.

Même si les tribunaux, y compris juifs, la gracièrent de toutes accusations, celles-ci ont continué leur œuvre destructrice. Wiera Gran fut littéralement chassée d’Israël par ces rumeurs. Elle en souffrit toute sa vie, même si elle se produisit encore partout, y compris au Carnegie Hall de New York, terminant sa vie à Paris en 2007, seule, malade et paranoïaque.

L’écrivaine polonaise Agata Tuszynska, dont on se rappelle le livre bouleversant consacré à la mort de son mari ("Exercices de la perte", Grasset), fut touchée par le destin de cette femme. Pendant quatre ans, jusqu’à sa mort, elle interrogea souvent Wiera Gran et confronta son histoire aux archives et aux témoignages des derniers survivants.

Le livre, "Wiera Gran, l’accusée" est le récit, éclaté, kaléidoscopique, de ces rencontres et de cette enquête. Agata Tuszynska est persuadée de son innocence même si, peut-être, elle put être imprudente.

Le vrai sujet du livre est la mémoire qui déforme et peut tuer, c’est aussi cette question sans réponse : qu’aurions-nous fait si nous avions été là, dans l’enfer effroyable du ghetto ? En abordant ces thèmes de la rumeur, du mal et du courage, de la mémoire, de la lâcheté, le livre est plus qu’un portrait de Wiera Gran, et devient une réflexion sur l’Histoire et le "miroir obscur" de nos existences.

Ce livre a suscité un intense débat en Pologne où certains ont reproché à l’auteure la forme éclatée, mais surtout d’avoir suscité à nouveau le doute en interrogeant une femme alors vieille et malade.

Nous avons interrogé Agata Tuszynska.

Comment vous êtes-vous intéressée à Wiera Gran ?

Elle n’était plus très connue en Pologne et je ne savais pas qu’elle vivait encore. C’est en 1992-93 que des Polonais de France m’ont signalé que vivait à Paris une chanteuse du ghetto, et certains utilisaient le mot de "collabo." Je me suis alors dit que je mènerais l’enquête mais d’autres livres se sont présentés et ce n’est qu’en 2003 que j’ai commencé à la rencontrer, même si la première fois, elle ne voulut pas me laisse rentrer.

Les faits que vous relatez sont-ils exacts ?

Tout y est juste, même s’il ne s’agit pas de sa biographie mais d’une rencontre. Il y a une petite part de fiction, quelque chose d’un "thriller moral", car souvent, je me demande et je demande aux lecteurs : "qu’aurais-je fait à sa place ? Comment aurais-je réagi ? Quel est le prix à payer pour survivre à cette horreur ? Comment savoir le prix de la survie ? " J’ai confronté ses dires aux récits des survivants du ghetto.

Chez chaque survivant, le Pianiste comme Wiera Gran, il y aurait une part obscure ?

Ce n’était pas simple de survivre à la guerre et au ghetto, et il y a souvent un secret. Je n’ai trouvé aucune preuve de sa culpabilité même si je n’ai pas la preuve absolue du contraire. Qu’est-ce que la vérité ? Il existe plusieurs mémoires des mêmes faits et la véritable héroïne du livre, c’est la mémoire. J’essaie de décrire cette mémoire changeante, comment au procès de Wiera Gran, la moitié des témoins est venue dire qu’elle était belle, sans reproche et généreuse alors que certains en parlaient comme d’une putain gestapiste. Ce qui est sûr c’est qu’elle était jeune, soucieuse de son look, qu’elle voulait être une vedette et chanta dans le ghetto devant des publics où devaient se trouver des Juifs collabos et des Allemands. Elle voulait être belle et grande, même devant la mort. Cela peut créer des soupçons mais ça n’est pas une faute.

Le fait d’être une femme a-t-il joué ? Une femme belle, et, à la fin de sa vie, une femme hautaine ?

C’est toujours plus simple de jeter la pierre sur une femme que sur un homme. Surtout qu’elle était belle, qu’elle aimait les belles robes, était capricieuse et avait des manières de star. Elles les avait à 90 ans quand je l’ai vue. Je suppose qu’elle les avait encore davantage à 25 ans. On sait aussi qu’elle a parfois menti, quand elle prétend avoir créé un orphelinat en plein ghetto, mais il est vrai qu’elle a donné des concerts dont la recette aidait les orphelins.

Aviez-vous de l’amitié pour elle ?

Je la traite comme un témoin maltraité par le destin. C’était mon devoir, me semblait-il, d’écouter une femme qui, non seulement a vécu l’enfer du ghetto, mais a souffert toute sa vie de la calomnie.

Elle est sévère à l’égard du Pianiste !

Il faut dire que Szpilman, sans doute jaloux d’elle, l’a exclue de ses mémoires et de son film. Ce n’est pas joli de sa part alors qu’elle l’avait aidé à trouver un travail dans le ghetto et qu’ils y ont travaillé ensemble durant un an, pendant l’époque la plus difficile de leurs vies. Il avait écrit pour elle, "Le premier bal", son grand succès. Et il ne lui accorde même pas un paragraphe ! Cela m’a paru suspect qu’elle soit rayée comme cela. C’est de sa bouche qu’elle entendit pour la première fois et sans explication ni preuve, l’accusation terrible de "collabo" qui la fera souffrir pendant 60 ans, elle qui perdit sa mère, ses sœurs et son fils pendant la guerre. Cela montre qu’il n’y a pas de purs héros. Pour survivre, il faut parfois faire des choses peu glorieuses. C’est pourquoi beaucoup se taisent. Wiera Gran n’était sans doute pas une sainte, ni avant, ni après. Le Pianiste non plus mais on lui a dressé un monument. Je n’aime pas les monuments car la vie est dans la complexité de vivre, c’est le mélange qui est intéressant, pas l’image sainte.

La rumeur est assassine.

Ce livre parle de la rumeur qui l’a suivie toute sa vie et l’a détruite alors que personne ne savait exactement de quoi il s’agissait. A-t-elle couché avec des Allemands ? Qui sait ? Mais ce dont je suis sûre est que jamais elle n’a dénoncé de Juifs et qu’elle fut calomniée toute sa vie sur base de quelque chose qu’on ne connaissait pas. Qu’aurions-nous fait à sa place ? Ce que nous croyons savoir de nous-mêmes est trompeur. On ne peut savoir ce que nous aurions fait tant qu’on n’est pas confronté aux mêmes drames. Je me suis glissée dans son destin, à la fois si lointain et si proche (la famille de ma mère, juive, a été exterminée).

Son mari fut un saint, qui la sauva de la mort.

Elle s’est montrée peu généreuse à son égard, c’est un côté que je n’aimais pas chez elle. Il l’a aimée toute sa vie, comme en témoignent les lettres qu’il lui envoyait encore à la fin de sa vie. Lui, Juif aussi, survivant, était un être véritablement bon.